Journal de la diplomatie et des affaires

  Édition spéciale du Tchad 2005


MINISTRE D'ÉTAT, MINISTRE DE LDUCATION  NATIONALE

Un effort soutenu pour moderniser le système de l’éducation

Professeur agrégé des universités à la feuille de route pour le moins impressionnante, Monsieur Avocksouma Djona jouit de l’entière confiance du Président de la République pour faire entrer le système     d’éducation tchadien dans l’ère de la    modernité. C’est avec la plus grande         franchise qu’il a accepté de répondre aux questions de Diplomat Investissement.

 

Diplomat Investissement : Monsieur le ministre d’État et ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, quel est le plan du gouvernement tchadien pour favoriser l’éducation de base pour tous comme le prévoient certaines initiatives des Nations Unies ?

 

Ministre d’État de l’Éducation nationale : Pour le moment, il n’y a pas de plan général à proprement parler. Par contre, nous en avons un concernant le développement de l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et la formation professionnelle. En ce qui concerne l’éducation de base, la situation est franchement difficile aujourd’hui. Dans le cycle primaire, les maîtres communautaires – qui ne sont pas formés pour cette tâche – représentent 56 % des effectifs. Ils sont pris en charge par la communauté, les parents d’élèves, etc. Si nous voulons augmenter la qualité de la formation, former des élèves capables de lire et d’écrire correctement, il faut former des maîtres compétents.

 

Le deuxième problème est que tout notre système fonctionne dans un vide juridique puisque nous n’avons pas de loi d’orientation en enseignement. Actuellement, deux projets de loi sont à l’étude afin d’encadrer le monde de l’éducation, de la formation de base à l’enseignement supérieur. Nous voulons le faire très rapidement en soumettant ces textes au Conseil de cabinet, au Conseil des ministres puis à l’Assemblée nationale.

 

Le troisième enjeu auquel je veux m’attaquer est le bilinguisme tchadien. Le Nord parle arabe, le Sud est francophone. Tout le monde doit savoir parler arabe, français et aussi anglais. Notre positionnement géographique nous oblige à agir. Nous avons 250 000 élèves au secondaire mais seulement 200 professeurs de maths, 150 professeurs en physique, dont 60% sont à N’Djamena. Il faut donc ravitailler les régions en professeurs. Leur formation ne coûte pas si cher. J’ai revitalisé l’Institut des sciences de l’éducation qui était moribond et rendu fonctionnel l’Institut des sciences exactes et appliquées qui est à Bongor, à 240km de la capitale. La première promotion constituée d’une centaine de professeurs a été embauchée et cette année nous en aurons 400, donc environ 500 en deux ans, formés en maths, en physique, en chimie, etc. Ce personnel viendra renforcer les 40 collèges que nous avons bâtis sur l’étendue du territoire national.

 

L’Institut des sciences de l’éducation forme des professeurs dans des domaines comme les langues, les sciences humaines, la philo, etc. Dans 3 ans,  de 2000 à 3000 nouveaux enseignants viendront relever l’enseignement aux deux niveaux de l’enseignement secondaire (collège et lycées). Au niveau de l’enseignement de base ou primaire, nous avons un quota de 2000 enseignants par année payés à même les ressources nationales. Au niveau supérieur, notre première université été créée en 1971 et n’offrait que 700 places. L’année dernière, nous avons reçu 12 000 inscriptions alors que l’on ne peut en accueillir que 4000... Nous avons une capacité d’embauche de 1500 nouveaux bacheliers par année, ce qui est insuffisant, nous sommes d’accord.

 

Nous avons mis en chantier 4 sites, plus une université virtuelle qui servira à réduire la fracture numérique. Une nouvelle université a été créée à Abéché. Il y a aussi l’Institut universitaire des sciences et techniques, également à Abéché, qui forme des ingénieurs et des techniciens supérieurs en électromécanique, en biomédecine, en élevage, etc. À Saar, nous avons un Institut universitaire des sciences de l’agriculture et de l’environnement. À Moundou, un Institut des sciences et techniques d’entreprise puis, à côté de N’Djamena, une école qui forme des professeurs de science. À Mongo, nous avons un Institut polytechnique qui œuvre dans la géologie, les mines, etc. Des Instituts d’arts et métier, du pétrole, etc. existent un peu partout. Je ne souhaite pas que ces instituts dépassent 200 étudiants chacun. Nous souhaitons aussi que l’Université de N’Djamena soit délocalisée hors du centre-ville parce qu’elle manque d’espace. J’ai identifié un terrain de 21 km_ à la sortie de N’Djamena, vers Koundou. Le décret a été signé. Sa capacité sera de 30 000 à 40 000 étudiants. Une équipe d’architectes travaille à créer un village universitaire, on entend bien structurer notre avenir.

 

L’aspect formation professionnelle est aussi très important. Nous voulons répondre aux besoins du secteur privé. Il faut sortir le secteur informel tchadien de la marginalité, pour intégrer les gens au circuit économique, car il y a aujourd’hui inadéquation entre la formation des diplômés et le marché du travail. Cela suppose des efforts au niveau organisationnel. Par exemple, nous avons beaucoup d’écoles privées qui délivrent des diplômes dans l’anarchie totale. Concernant la jeunesse et les sports, j’avoue que j’apprends encore et que nous ne sommes pas encore prêts à élaborer une stratégie nationale. Mais ça viendra.

 

Quels types de relations souhaitez-vous avec les bailleurs de fonds étrangers ?

 

Pendant longtemps, on nous a dit que l’enseignement supérieur était un luxe pour l’Afrique, que le plus important était l’éducation de base. Moi, comme enseignant chercheur, je suis de ceux qui n’y croyaient pas. Tout l’argent est allé à l’école de base. Pourtant, le secteur éducatif doit être vu dans sa globalité et donc traité globalement. Pour l’éducation de base, nos partenaires sont les mêmes que pour l’éducation supérieure, soit la Banque Mondiale, le FMI, la BAD, la Banque Islamique de Développement, etc. J’ai réussi, j’espère, à convaincre la Banque Mondiale. Je suis allé cette année à Washington, nous avons eu des discussions sérieuses. La Banque Mondiale appuie 44 projets en enseignement supérieur, nous espérons être le 45e. Le chef de l’Etat a confié au même ministère toutes les responsabilités en matière d’éducation afin de créer une synergie, une vision globale. L’engagement de former des milliers d’instituteurs et de professeurs est franchement salutaire. Le problème majeur se situe au niveau social. Il faut former les gens, puis les mettre au travail. Nous avons constamment des grèves. J’ai dit à la Banque Mondiale que payer les bourses et les salaires est une condition de la paix sociale. Nous sommes un pays producteur de pétrole et il faut que les salaires et bourses soient prélevés sur ces recettes pour avoir la paix sociale et éviter les grèves interminables.

 

Qu’attendez-vous du Canada ?

 

J’aime bien le Canada. J’y ai étudié et travaillé, mon fils y est né. Malheureusement, le Canada n’assure pas le suivi avec ses anciens diplômés. C’est vraiment dommage cette rupture brutale dans le suivi de la formation. Je souhaite vraiment plus d’ouverture et de suivi dans la politique canadienne. L’éducation et la formation sont au centre du développement économique, social et culturel. Offrir un avenir à notre jeunesse l’éloigne de la délinquance, de la criminalité. Nos amis extérieurs doivent le comprendre et nous aider. Et sur ce chapitre, nous comptons beaucoup sur le Canada.
 


 

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