Journal de la diplomatie et des affaires

  Édition spéciale du Tchad 2005


ASSEMBLÉE NATIONALE
Un parlement jeune et démocratique

Démographe et statisticien de formation, Monsieur Nassour G.Ouaidou a occupé plusieurs fonctions importantes dans le gouvernement tchadien depuis le retour à la démocratie. Il est donc bien placé pour expliquer à nos lecteurs le fonctionnement du parlement tchadien.

Diplomat Investissement : Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, pourriez-vous nous expliquer la composition du parlement tchadien ?

Président de l'Assemblée Nationale: Pour bien comprendre, il faut d’abord faire un peu d’histoire. Le Tchad avait plusieurs partis politiques avant même son accession à l’indépendance et il y existait déjà une vie parlementaire. Il y a eu des élections multipartites avant 1960 mais la constitution de 1962 a instauré un régime présidentiel.  Un parti unique a été imposé, avec une liste unique présentée à l’approbation du peuple. C’était plus une formalité qu’une vraie vie démocratique. À l’époque, les tenants de cette thèse prétendaient que, vu la diversité ethnique de nos pays, il fallait bâtir d’abord l’unité nationale. C’est vrai que certaines formations avaient un caractère sectaire. Puis il y a eu le coup d’Etat de 1975 qui a suspendu toute activité politique, un régime militaire d’exception qui, malheureusement en 1979, nous a conduit à la guerre civile que vous connaissez.

Ensuite, il y a eu des transitions, puis le gouvernement de Hissène Habré qui a entamé l’élaboration d’une nouvelle constitution adoptée en 1989. Les législatives de 1990 étaient vraiment des élections atypiques au Tchad, le parti était unique mais les candidatures individuelles, chaque député se faisant élire sous sa propre bannière.

Le 1er décembre 1990, le régime de Habré a été renversé. Puis, il y a eu la Conférence nationale souveraine en 1993. Elle a mis sur pied un parlement transitoire qu’on appelait le Conseil suprême de la transition, avec une «constitution» appelée Charte provisoire. Finalement, le 31 mars 1996, nous avons eu une constitution définitive, puis des présidentielles avec une dizaine de candidats la même année. Les législatives de 1999 ont permis la compétition entre une vingtaine de formations, ce qui a abouti à l’élection de 125 députés issus d’une dizaine de partis. La constitution de 1996 divise l’Assemblée nationale en deux chambres : Le Sénat et l’Assemblée. Les membres du Sénat sont élus au suffrage indirect pour une durée de 6 ans renouvelables au tiers par le Collège électoral, qui se compose de conseillers municipaux, départementaux et régionaux. Ce sont les membres de ces 3 conseils qui élisent le Sénat qui est donc le représentant des collectivités décentralisées. La 2e chambre est celle des députés, élus au suffrage direct. Avant, il y avait des votes à deux tours sauf quand il n’y avait qu’un seul siège. Puis il y a eu le scrutin mixte, majoritaire et proportionnel. La proportionnelle permet de mieux représenter les partis. Le scrutin de 2002 a permis de porter le nombre de députés de 125 à 155. Nous sommes donc aujourd’hui 155 députés issus de 15 partis. Il y a 4 groupes parlementaires : le Mouvement patriotique du Salut (majoritaire, avec 118 élus), le Groupe Fédération (12), Démocratique (12) et RDP (10).

Les deux chambres votent en séance publique, très sérieusement, de façon ouverte. L’Assemblée nationale comprend également huit commissions parlementaires spécialisées : lois, finances, économie, éducation, santé, droit de l’homme, etc. Souvent, nous avons des commissions d’enquête publique spécialisées qui planchent sur des sujets très précis, des problèmes particuliers. Le règlement intérieur nous permet de nous organiser, d’interpeller le gouvernement et, si nous ne sommes pas satisfaits du gouvernement, nous pouvons adopter une motion de censure qui met fin au mandat du Premier ministre.

Des lois ont aussi été votées pour renforcer et sécuriser l’initiative privée…

Il faut d’abord préciser que la loi fondamentale, la constitution, protège l’entreprise privée, même étrangère. Les droits des investisseurs nationaux et étrangers sont garantis par la constitution. Le système judiciaire a été réorganisé : la Cour suprême, le conseil constitutionnel et les tribunaux. Des tribunaux du commerce sont en train de voir le jour partout au pays. Les chambres consulaires sont devenues entièrement privées. Les lois sur la privatisation ont été votées même si certaines entreprises n’ont pas trouvé preneur… Nous sommes aussi membres de l’OHADA, de la CEMAC, etc. qui sont des cadres juridiques et réglementaires.

Vos moyens sont pourtant limités…

Nous sommes un parlement jeune, c’est vrai. J’effectue souvent des missions pour décrocher des financements afin de rendre l’Assemblée nationale plus dynamique, plus efficace. Nous avons notamment besoin d’expertise technique. Par ailleurs, quand l’Assemblée aborde des sujets sociaux (excision, santé reproductive, population et développement, lutte contre la corruption, etc.), nos cercles de réflexion se mettent en branle. Nous sommes vraiment fiers de la loi contre la corruption adoptée par l’Assemblée nationale en 2002. Et il y a plusieurs types de contrôle. Je peux citer les commissions d’enquêtes. L’une d’elles doit d’ailleurs se pencher bientôt sur la déficience de l’administration centrale dans certaines circonscriptions… Nos actions se réfèrent toujours à la constitution. Si nous prenons l’article 140 de la loi fondamentale qui dit que le gouvernement est tenu de fournir à l’Assemblée nationale toutes les réponses concernant sa gestion, nous avons là un autre instrument. Nous avons aussi l’interpellation, la question écrite, la question orale, l’enquête, la motion de censure, l’audition en commission, etc. Il s’agit de mettre en œuvre ces instruments qui nous donnent une véritable crédibilité. Avant, le Premier ministre avait 2 semaines pour présenter son programme politique, maintenant il en a 3. Si le vote lui est défavorable, il est censuré. L’Assemblée nationale peut déposer une motion de renvoi contre un ministre incompétent. Ce sont tous ces contrôles qui font de l’Assemblée nationale une institution véritablement démocratique.


 

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